Il est des jardins secrets que l’on entrouvre avec émotion, au hasard d’un souvenir ou d’une déambulation, tandis que nos pas nous mènent en un lieu évocateur où s’écrit, comme sur la page d’un grimoire, un peu de notre histoire…

Ainsi en va-t-il pour moi du Quartier latin.

Jeunesse enfuie, passé révolu, mais sensation très vive encore. Écrin niché au cœur de ma mémoire, dont la place de la Sorbonne serait le joyau. Il n’est pas une fois où, arrivant depuis la rue de Vaugirard face à ce temple du savoir, mon cœur ne batte plus fort devant ce cadre grandiose qui fut le théâtre de mes années d’étudiante.

Je suis née en mai 1968. À cette époque, le Quartier latin vivait une agitation sans pareille. Est-ce pour cela que je me sens éprise de liberté, et par ailleurs tellement éloignée de toute forme de violence ? Lorsque je posai pour la première fois le regard sur ma chère Sorbonne, en 1985, après l’obtention de mon baccalauréat, ce fut sous un ciel bleu, dans un climat serein. Envolées, les barricades ; évanouies, les manifestations : je commençai mes études de lettres avec passion, dans un arrondissement superbe niché en bord de Seine, profondément consciente du privilège qui était le mien.

La Sorbonne impressionne. Dans tous les sens du terme : elle vous coupe le souffle et vous marque durablement. Peintures, fresques, stucs, statuaires, marbres et bois patiné par le temps : les amphithéâtres ne reculent devant aucun ornement pour vous rappeler à chaque instant que vous n’êtes rien à l’échelle de son histoire, en vous inscrivant toutefois dans une chaîne de la connaissance, comme vos aînés — parfois illustres —, et qu’à ce titre vous ne sauriez déchoir. Au cœur de ce sanctuaire officient les professeurs. Parmi eux, certains dont la rencontre peut se révéler déterminante dans une vie.

Lorsque l’on m’a demandé ce que me suggérait le Quartier latin, un nom s’est imposé à moi : Madeleine Ambrière-Fargeaud. Les privilégiés qui ont côtoyé cette femme d’exception comprendront ce que cette évocation signifie.

Chargée de diriger durant deux ans les travaux de ma promotion sur la condition féminine au xixe, elle encadrera également nos séminaires de littérature en maîtrise et en DEA (ainsi que mes premiers pas dans la recherche) et sera, par la suite, la directrice de ma thèse. Aucun cours d’où je ne sois sortie enchantée, tout à la fois éblouie par ce que je venais d’entendre et abasourdie par la conscience aiguë de mon ignorance et l’étendue de mes lacunes.

Paris nourrissait ma curiosité et je sentis naître un amour qui devait durer toute ma vie[1]

La Ville lumière s’offrait à ma soif d’apprendre, cité insaisissable, mystérieuse et secrète, dont j’appréhendais la richesse au fil du temps.

J’avais presque vingt ans et une énergie qui caractérise cette époque où l’on souhaite tout connaître et tout embrasser.

 

Le climat politique se tendait pourtant, et nous sentions que quelque chose se préparait. Dès la rentrée de ma deuxième année de DEUG, les tracts commencèrent à circuler. Le projet de loi Devaquet déplaisait à certains, car il prévoyait notamment de choisir les étudiants à l’entrée des universités et de mettre celles-ci en concurrence. Je n’y voyais aucun inconvénient, la sélection — puisqu’il faut toujours en arriver là — s’effectuait par le travail et les connaissances, non par le niveau social ou les sources de revenus. Il n’était donc pas question pour moi de me mêler à cette agitation. Je n’avais qu’une idée : apprendre, progresser et obtenir mes diplômes. Cependant, les manifestations estudiantines se succédaient, l’enseignement était perturbé, les amphis débrayaient.

Ainsi, un jeudi de novembre, dans l’amphithéâtre Guizot, alors que nous écoutions avec attention Mme Ambrière, nos magnétophones de poche posés sur son bureau afin d’enregistrer son cours magistral — qui portait bien son nom ! —, nous entendîmes un brouhaha venant de la porte située à l’arrière des gradins. Une petite troupe d’agitateurs apparut et descendit vers l’estrade où officiait notre professeur, avec la ferme intention de l’obliger à quitter les lieux.

Le temps semblait suspendu.

Aucun de nous n’osait bouger.

L’un des dirigeants prit la parole pour évoquer ses revendications, tandis que Mme Ambrière, imperturbable, poursuivait au micro son analyse balzacienne devant des étudiants admiratifs et concentrés, qui n’avaient pas cessé leur prise de notes. « Cette fatalité nous rattrape… », scandait-elle en nous dictant une citation de sa belle voix claire.

Au bout d’un moment, le groupe, penaud, reflua vers la sortie dans un silence de mort qui marquait l’abandon du combat. Dès que la porte se fut refermée, une clameur s’éleva dans nos rangs, et nous nous levâmes en applaudissant, rendant hommage à celle qui avait tenu en respect une quinzaine de personnes par son seul charisme.

 

Je vins à elle plus tard, alors que je commençai ma maîtrise. Passionnée par le xixe siècle et encore très marquée par ses brillants séminaires suivis jusque-là dans mes études, j’avais choisi mon sujet : « L’image de la femme à travers Une vie de Maupassant, Au bonheur des dames de Zola et Béatrix de Balzac ». À peine l’avais-je exposé au président de l’UFR de littérature française chargé de le valider qu’il me coupa la parole en assénant : « C’est parfait : travaillez donc sur la condition féminine chez Maupassant ! »

Anéantie, je quittai la pièce, lancée pour plusieurs années de recherches sur un thème qui ne me motivait aucunement.

Les semaines qui suivirent furent maussades.

 

Arriva le jour de mon entretien liminaire avec celle qui devait encadrer mes recherches. Madeleine Ambrière m’accueillit avec ce sourire chaleureux qui lui était coutumier. Assise face à elle, je peinai pourtant à manifester le même entrain.

 Où en sommes-nous ? s’enquit-elle, avenante.

 J’ai lu l’intégrale de Maupassant et relevé toutes les occurrences qui nous intéressent dans les textes…, répondis-je poliment.

Elle me dévisagea, consternée.

 Quel manque d’enthousiasme chez quelqu’un que je sais si passionné d’habitude ! Que se passe-t-il ?

Face à n’importe quel autre professeur, j’aurais sans doute prétexté une indisposition passagère et continué de faire semblant. Mais pas devant cette femme intuitive que j’admirais depuis le premier jour de mes études, laquelle comptait parmi les enseignants les plus brillants de l’université et s’était toujours montrée si attentive et généreuse. Mentir aux autres, c’est dans la plupart des cas se mentir à soi-même. Je décidai d’être franche et de révéler que je n’avais pas choisi ce thème qui m’intéressait peu.

Elle me considéra avec calme, puis reprit :

 Et idéalement, qu’auriez-vous aimé traiter ?

J’étais dix-neuvièmiste de formation, ce qui justifiait la désignation de ce professeur comme directrice de ma thèse. La confiance insensée qu’elle m’inspirait faisait que je me sentais autorisée à être moi-même et je m’entendis avouer :

 J’ai une passion pour l’œuvre de Pagnol.

Je demandais à une spécialiste de Balzac et de Vigny d’encadrer mes recherches sur un auteur du xxe — logique —, lequel était de surcroît décrié par l’Université française — pertinent. C’était presque de la provocation !

Après quelques secondes qui me parurent interminables, Madeleine Ambrière répondit néanmoins d’une voix décidée :

 Entendu ! J’en prends la responsabilité. Toutefois, quatre mois se sont déjà écoulés, il vous faut donc rattraper le temps perdu. Présentez-moi votre sujet et un plan le plus rapidement possible.

L’immense respect que je lui portais m’évita sans doute de lui sauter au cou.

 Ce sera « L’amour dans l’œuvre de Pagnol », m’écriai-je, et vous aurez tout cela dans quelques jours !

Ses yeux brillèrent de plaisir devant mon enthousiasme, et je m’envolai dans l’escalier, portée par une indicible joie. J’avais la sensation d’évoluer à un mètre au-dessus du sol et courus à la cabine téléphonique la plus proche pour annoncer à mes parents l’extraordinaire nouvelle.

J’entrai dans l’avenir avec un sourire radieux.

 

Je ne puis déambuler aujourd’hui sur le boulevard Saint-Michel sans me remémorer ce jour béni où je m’engageai pour sept années de travail sur Marcel Pagnol puisque, après l’amour, j’étudiai l’humour et la poésie, et enfin les figures de style de ce grand écrivain.

 

Le temps pass[a], il [fit] tourner la roue de la vie comme l’eau celle des moulins[2]

 

Je m’investissais dans la recherche littéraire avec une ardeur qui ne faiblissait pas. Alors que j’étais sur le point de terminer ma thèse, je fus appelée à TF1 par Patrick Poivre d’Arvor, lequel avait entendu parler de moi grâce à un ami commun. Il recherchait quelqu’un pour l’assister sur son émission Ex-Libris. Je passai un entretien, puis assurai en urgence les chroniques requises, et cela lui plut.

Que faire ? Là encore, Madeleine Ambrière m’aida à prendre ce tournant décisif.

 Souhaitez-vous enseigner ?

 Certes non !

 Alors ne vous retournez pas ! Vous allez entrer dans un milieu artistique qui vous correspond tout à fait !

 Mais ma thèse…

 Il ne vous est pas nécessaire de la soutenir pour œuvrer à TF1. En revanche, toutes ces années de recherches trouveront leur utilité un jour : vous écrirez un livre grand public sur Marcel Pagnol qui le fera connaître autrement. J’en ai la conviction… et je l’attends !

 

Ainsi commençai-je une nouvelle vie qui devait durer quatorze années durant lesquelles j’eus l’opportunité de rencontrer les écrivains que j’appréciais, dont certains devinrent des amis.

Je ne perdis pas de vue ma directrice de thèse pour autant et, une fois par semestre, elle m’invitait à déjeuner.

Dix-sept ans après être entrée à TF1, je lui concoctai une surprise : je commençai dans le plus grand secret la rédaction de ce fameux livre sur Pagnol qu’elle espérait toujours. Je travaillai d’arrache-pied à partir de mon dossier préparatoire de thèse, me replongeant dans les délices d’une œuvre qui rejaillissait dans ma vie comme une source bondissant au soleil.

Une année de bonheur.

Je signai le bon à tirer le 17 février, heureuse d’avoir mené à bien cet ouvrage que j’estimais lui devoir depuis tellement de temps. Elle fut la première personne à qui je dédicaçai un exemplaire à l’occasion du service de presse. Impatiente, j’attendis son retour : une longue lettre circonstanciée reprenant point par point ce qu’elle avait aimé dans mon livre, comme à chacune de mes publications.

Quels ne furent pas mon étonnement, puis mon inquiétude devant son silence.

Le téléphone sonna dans les jours qui suivirent, et son neveu m’asséna la nouvelle. Le 17 février précisément, elle avait basculé dans un monde où lire ne signifie plus rien et, quelques semaines plus tard, elle nous quittait sans avoir pu parcourir une ligne de cet ouvrage qui lui était pourtant si profondément dédié. Je fus anéantie par l’absurdité de son départ, de surcroît dans de telles circonstances…

Debout devant son cercueil orné de son portrait, face à son visage à jamais figé dans un sourire, j’entendis sa voix claire martelant « cette fatalité nous rattrape… », une phrase qui résonnait à présent en moi comme un « trop tard » insupportable.

 

Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins[3].

 

Il est des jardins secrets que l’on entrouvre avec émotion, au hasard d’un souvenir ou d’une déambulation, tandis que nos pas nous mènent en un lieu évocateur où s’écrit, comme sur la page d’un grimoire, un peu de notre histoire…

Ainsi en va-t-il pour moi du Quartier latin.

 

Il est à jamais lié à la mémoire d’une très grande dame.



[1]. Extrait de La Gloire de mon père, Marcel Pagnol.

[2]. Extrait du Château de ma mère, Marcel Pagnol.

[3]. Ibid.